09/04/2008

Entretien avec Abdenour Aït : ‘’En quoi l'évangélisation ressemblerait à du terrorisme ?’’

Entretien vérité avec Abdenour Aït : ‘’En quoi l'évangélisation ressemblerait à du terrorisme ?’’

(article topchrétien)

 

En Algérie, l’Islam est la religion d'Etat. Et en février 2006, une nouvelle loi régissant les cultes non musulmans a été adoptée, prévoyant deux à cinq ans de prison ferme, et une amende pouvant aller jusqu'à 10 000 euros, contre toute personne qui incite, contraint ou utilise des moyens de séduction visant à convertir un musulman à une autre religion.

 

Depuis, le gouvernement algérien accuse les chrétiens, et en particulier les évangéliques, de mener des actions de prosélytisme. Et plus encore, de proposer des dollars ou des visas en récompense d’une conversion…

 

En conséquence, l’Eglise Protestante d’Algérie (EPA) subie de nombreuses tracasseries qualifiables de persécutions. Quant à Hugh Johnson, l’ancien Président de l’EPA, il a été expulsé le 26 mars dernier, après 45 ans de service...

 

Enfin, dans cette situation particulièrement critique pour les chrétiens, le Ministre des Affaires religieuses n'a pas manqué de mettre de l'huile sur le feu, en assimilant l'évangélisation au terrorisme. Entretien vérité avec Abdenour Aït, Secrétaire Général de l’Eglise Protestante d’Algérie.


Propos recueillis par Paul OHLOTT.


Paul Ohlott : Comment les hostilités ont-elles démarré envers la communauté chrétienne en Algérie ?

Abdenour Aït : Il n'y avait aucune raison particulière pour que des hostilités démarrent. Tout a commencé avec la loi ''anti-conversion'' de février 2006, et ensuite les autorités se sont inquiétées de la multiplication des communautés chrétiennes. Selon leurs propos, la croissance de l'Eglise en Algérie est un danger pour le pays.

P.O. : Et pourtant, vous n'êtes pas si nombreux que cela...

A.A. : L'Eglise Protestante d'Algérie regroupait tout d'abord 9 communautés, puis nous sommes passés à 15 et à 23, pour parvenir récemment à 32, ce qui reste très faible malgré tout. (NDLR : A ce jour, 19 églises ont reçu l’ordre de cesser leurs activités). Mais il y a aussi des chaînes de télévision chrétienne qui font un travail extraordinaire via le satellite, et elles brisent de nombreux tabous, ce qui dérange énormément les autorités.

C'est une grave maladresse de la part du Ministre  

P.O. : Le Ministre des Affaires religieuses algérien, M. Bouabdellah Ghlamallah, a assimilé l’évangélisation au terrorisme... Qu'est-ce que cela vous inspire ?

A.A. : Très franchement, je pense que c'est une grave maladresse de la part du Ministre. Le gouvernement parle d'évangélisation, et de toutes sortes de choses... En quoi l'évangélisation ressemblerait à du terrorisme ? Est-ce qu'il y a des faits avérés à ce sujet, ou des éléments pouvant confirmer de tels propos ? Je trouve que dans la bouche d'un Ministre, il s’agit d’une déclaration irresponsable ! En Algérie, on n'a jamais vu les chrétiens faire du mal, ou mener des actions contre le pays. Au contraire ! Jusqu'à présent, les chrétiens ont toujours donné un excellent témoignage.

P.O. : Vos relations avec le Ministre des Affaires religieuses sont-elles tendues ?

A.A. : M. Ghlamallah nous a reçu il y a environ un mois. J'étais allé au rendez-vous avec Mustapha Krim, le Président de l'EPA, et avec notre trésorier. Il ne nous a pas reçu officiellement, mais il nous a très bien accueilli. Il nous a confié qu'il voulait une Eglise algérienne. Il nous a cité la personne de Saint Augustin, et il a même fait mention des confessions de Saint Augustin. Alors pourquoi ferme-t-il aujourd'hui les églises ? La situation actuelle est incompréhensible. Est-ce que c'est vraiment lui qui décide ? Ou lui donne-t-on des directives ? Pour le moment, je m'interroge encore.

Je ne connais aucun évangéliste américain en Algérie  

P.O. : Les dignitaires musulmans accusent les évangéliques américains de cibler tout le pays et de profiter des difficultés sociales des gens pour les convertir au Christianisme à coup d’argent et de promesses. Ca vous fait bondir ?

A.A. : Voilà encore des propos qui n'ont aucun fondement... Si on donnait de l'argent aux gens, je pari que non moins de la moitié des Algériens viendraient faire la queue devant nos églises. Il est clair que toutes ces accusions ne sont que de la diffamation. Malheureusement, certains n'hésitent pas à user de mensonges pour diffamer la chrétienté.

P.O. : Est-ce que ces problèmes s'expliqueraient par la présence d'évangélistes américains ?

A.A. : Sincèrement, cela fait plus de 20 ans que je vais dans les églises, et je ne connais aucun évangéliste américain en Algérie. J'ai vu des communautés se créer, j'ai vu des Algériens venir à Christ, mais je n'ai pas vu un seul évangéliste américain derrière tout cela.

P.O. : Si vous n'avez vu aucun évangéliste américain, cela ne signifie pas pour autant qu'il n'y en a pas...

A.A. : ...A ce moment là, il faut que le gouvernement nous révèle le nom des évangélistes ! S'il y a des évangélistes américains qui donnent de l'argent, qu'on nous présente des Algériens qui en auraient reçu ! Ce sont des accusations en l'air et qui n'ont aucun fondement sur le terrain.

Les Algériens ont de la sympathie pour les chrétiens  

P.O. : Selon-vous, le gouvernement chercherait-il à faire bonne figure vis-à-vis des islamistes ?

A.A. : Evidemment ! Il est certain que l'islamisme international exerce des pressions. Je ne peux pas affirmer que l'Etat algérien est fondamentalement contre le Christianisme, mais il est vrai que le gouvernement a toujours cherché à ménager la chèvre et le chou. Et je sais que les pays du Golfe sont en train d'investir énormément d'argent chez nous, donc je ne serais pas surpris que l'Etat cherche à soigner son image vis-à-vis des pays qui élèvent le drapeau de l'Islam. Néanmoins, il me faut préciser que la population n'est pas contre nous. Récemment, un commissaire me confiait que ces décisions de fermeture d'églises étaient totalement injustes.

P.O. : D'une manière générale, la population vous soutient dans vos difficultés actuelles... ?

A.A. : Je ne sais pas si elle nous soutient, mais la population ne nous a jamais combattu. D'une manière générale, les Algériens ont de la sympathie pour les chrétiens, parce qu'à plusieurs reprises, ils ont eu l'occasion de voir que nos valeurs et notre manière de vivre ne présentent absolument rien de négatif.

Nous aimerions que toutes les églises prennent position pour dénoncer cette injustice

P.O. : Comment l'EPA compte-t-elle réagir face à cette tempête ?

A.A. : Nous avons donné la consigne à nos communautés de ne pas s'opposer aux forces de l'ordre, car c'est dans la nature même de notre foi, de respecter nos autorités. Dans un premier temps, nous allons donc voir si le gouvernement nous accorde réellement la possibilité de régulariser nos églises. Mais je n'y crois pas beaucoup, car jusqu'à maintenant, nous avons essuyé de nombreux refus à la Préfecture. Certaines fois, ils ne nous reçoivent pas en nous rétorquant qu'ils sont dans l'impossibilité de faire quoi que ce soit. D'autres fois, on nous demande de remplir un dossier, mais aucune suite n'est donnée à celui-ci. Il y a une mauvaise volonté manifeste, et aucun désir de nous accorder un statut légal. La loi anti-conversion, non seulement est injuste, mais elle est en outre inapplicable. En tous les cas, en lisant son contenu, on a beaucoup de mal à croire que l'Etat cherche simplement à organiser le Christianisme en Algérie…

P.O. : Est-ce que vous cherchez un soutien de la communauté chrétienne mondiale, et notamment de la France ?

A.A. : Nous cherchons à sensibiliser le plus grand nombre. Nous aimerions que toutes les églises prennent position pour dénoncer cette injustice. Je pense que c'est le devoir de nos voisins européens d'élever la voix et de pousser le gouvernement algérien à la modération. Si rien n'est fait, il est évident que la situation n'ira pas en s'améliorant...

Si la France pouvait demander des explications aux autorités…

P.O. : La presse s'est intéressée assez largement à la persécution que vous subissez, mais avez-vous également des soutiens politiques en France ou dans d'autres pays ?

A.A. : Non, mais il est vrai que si la France pouvait demander des explications aux autorités algériennes, concernant le respect des droits de l'Homme, cela nous serait profitable ! L'Algérie a signé la charte des droits de l'Homme, elle se doit donc de les respecter.

P.O. : En ce moment vous êtes en France, dans quel objectif ?

A.A. : Pour vous dire la vérité, je suis en France premièrement pour visiter ma famille, mais aussi parce que je suis très fatigué. Je suis venu surtout pour reprendre un peu de souffle. Mais je dois dire que ce n'est pas gagné, car j'ai plus de travail ici qu'en Algérie !