05/11/2007

Le point sur Bush et les évangéliques américains

(article de Benjamin Wolff)

 

bushJusqu’à son départ à la retraite, George Bush s’ingéniera à jouer avec nos nerfs. Après l’Irak, l’Iran? Mais dans quelle mesure son néoméssianisme est-il un produit du milieu dit "protestant évangélique"?

 

Le point sur Bush et les évangéliques américains.

 

C’est depuis le dossier choc du Nouvel Observateur, "Les évangéliques, la secte qui veut conquérir le monde" datant de février 2004, qu’on s’est interrogé sur le sens des "croisades" de Bush Jr contre "l’axe du mal".

 

.L’hebdomadaire avait alors présenté ses excuses aux évangéliques français, dénonçant l’amalgame entre le président américain et le courant protestant évangélique français.

Lettre au Nouvel Obs : http://www.alliance-evangelique.org/accueil/index10.html

Excuses : http://www.coeurnet.org/breve27.html

 

 Malheureusement, la clarification entre "Bush-évangéliques-croisades" ne semble pas avoir atteint la scène publique depuis : entre anti-américanisme d’un coté et va-t-en-guerre de l’autre, le flou artistique demeure.

 

 George Bush atteint bientôt son départ à la retraite, mais il n’a pas dit son dernier mot. Selon lui, le sauvetage de l’Irak passe par une mobilisation en Iran, pour notamment s’assurer l’hommage des générations futures.

 

 C’est dans ce contexte fragile qu’il me paraît important de replacer le messianisme de Bush Jr dans un plan historique plus large.

 

Ultraminoritaire en France, ce type de christianisme est si installé dans le paysage social et politique américain qu’il en devient incontournable : mais dans quelle mesure la foi en Dieu influe-t-elle sur l’administration américaine ?

On compte aujourd’hui un demi milliard de protestants évangéliques dans le monde dont (seulement) 70 millions aux Etats-Unis et 400 000 en France.

 

L’historien britannique David Bebbington a proposé quatre critères pour cerner l’identité évangélique. Premièrement la centralité de la Bible, avec deux particularités.

 

Elle est un espèce de code de la route qui fait autorité dans tous les aspects de la vie du chrétien. Et il existe un rapport direct au texte, sans médiation.

 

Deuxièmement le crucicentrisme, c’est-à-dire la référance à la croix comme lieu de salut de l’humanité (d’où le succès du film The Passion de Mel Gibson).

 

Troisièmement, le plus important, la conversion, c’est-à-dire un changement de vie suite à une rencontre personnelle avec Jésus-Christ : nul ne peut être chrétien s’il n’est converti (born again, né de nouveau).

 

Enfin, le militantisme : le chrétien doit montrer dans une vie transformée qu’il est né de nouveau, il doit s’engager pour Jésus-Christ dans le cadre d’une église de convertis.

 

Les évangéliques américains vont de l’activiste afro-américain Jesse Jackson (à la gauche du Parti démocrate) à Pat Roberson (à la droite du Parti républicain).

 

Sur 70 millions d’évangéliques, on évalue à 25% la part de démocrates, à 50% la part de conservateurs et à 25% la part de fondamentalistes.

 

 On laisse souvent croire que Bush est un des présidents américains les plus attachés à la religion : c’est une idée reçue. Bill Clinton est un converti tout aussi convaincu, ainsi que Al Gore, qui appartienent à la branche conservatrice des baptistes (courant évangélique), qui a soutenu l’invasion en Irak.

 

L’engagement chrétien de Bush n’est pas plus important que celui d’autres présidents. L’historien français Sebastien Fath doute même de l’authenticité des convitions du président des Etats-Unis.

 

 Plusieurs éléments appuient cette affirmation. Officielement, Bush Jr présente sa conversion comme le principal événement de sa vie : c’est suite à une rencontre avec Billy Graham (star protestante détéstée des fondamentalistes) en 1985 qu’il a connu une foi renouvelée, suite à son alcoolisme.

 

En réalité, cette année-là, Bush Jr est chargé par l’état-major de son père, en campagne présidentielle, de mobiliser les votes de la New Christian Rigth (courant politique confessionnel à la droite du Parti républicain) : ce serait donc davantage par nécéssité professionelle qu’il s’est converti.

 

De plus, son abstinence a moins été motivée par Graham que par sa compagne, Laura Bush, qui lui dit en 1985 :"C’est moi ou le bourbon."

 

 Ensuite, contrairement à Clinton, Bush n’a jamais souhaité avoir de conseiller spirituel. Il ne fréquente pas non plus régulièrement les églises. Il est moins engagé de ce point de vue que Jimmy Carter : il est largement coupé de son église, qui s’est prononcée contre la guerre en Irak.

 

De plus, si un certain nombre de proches collaborateurs de George Bush sont des born-again convaincu (Michel Gerson, par exemple, sa plume) d’autres le sont beaucoup moins, voire pas du tout (Powell, Cheney, Rumsfeld, Wolfovitz).

 

 En somme, la ligne de conduite de Bush demeure la maximisation de ses intérêts : les principes religieux viennent en deuxième plan et ces principes sont filtrés en fonction du moment.

 

Selon le spécialiste Sébastien Fath, le président américain s’efforce d’entretenir la "religion civile". La religion civile est une religion générique à visée consensuelle.

 

Cinq critères la constituent. Premièrement la culture WASP (White, Anglo-Saxon and Protestant) : population qui reprend l’héritage des pères pélerins, de ces pères fondateurs qui, au XVIIe siècle, ont fui l’Europe alors qu’ils étaient persécutés pour des raisons religieuses et ont construit l’idéal américain.

 

 Deuxièmement, l’accent sur la foi et la prière : peu importe le contenu de la foi, l’important c’est de croire et de prier.

 

Le troisième trait est l’individualisme : l’autonomie morale de l’individu est une valeur suprême.

 

Le quatrième trait est le messianisme : l’idée selon laquelle l’Amérique est une terre élue est très ancienne.

 

 Enfin, le dernier trait de cette religion civile est l’optimisme, à l’image de Billy Graham qui déclarait le 14 septembre 2001 que "le 11 septembre est un jour de victoire" si l’Amérique saisit l’occasion de se rapprocher de Dieu.

 

Après avoir compris que cette religion civile (qui dépasse largement le cadre évangélique) a pour fonction de légitimer la nation, de l’unir dans les moments difficiles, on peut lui distinguer plusieurs phases historiques.

 

 La première, allant de 1900 à 1950, dite "protestante mainline", lorsque les Églises protestantes historiques, épiscopalienne (anglicane) et presbytérienne (réformée), étaient dominantes.

 

 A partir de la fin des années 1950, les Etats-Unis sont entrés dans une seconde phase, dite "protestante évangélique" telle qu’on l’a définit plus haut.

 

L’historien Sebastien Fath remarque un glissement de la religion civile vers un nouveau stade, celui du néomessianisme sécularisé (incarné par Bush Jr) où le modèle américain est lui-même investi par la puissance absolue.

 

Ce ne sont plus les agents du Messie chrétien mais ils remplacent directement la toute-puissance de Dieu.

 

Au point qu’un jour, Billy Graham lance à George Bush : "Ne jouez pas à être Dieu, qui êtes-vous donc pour vous prendre pour Dieu ?"

 

L’Amérique devient une nouvelle divinité et c’est pour ce Dieu-là que l’administration américaine se bat. Selon eux, le royaume de Dieu est déjà en train de se construire.

 

Et si le Dieu personnel ("le vrai") conserve une pertinence, c’est pour tranquilliser et moraliser le peuple.

 

 En conclusion, l’évangélisme de Bush se situe entre sincérité naïve et calcul électoral.

 

 Son objectif est de rassembler un maximum de citoyens, de toute les religions (des libéraux aux fondamentalistes, des multiples dénominations protestantes, des catholiques, etc.) grâce à son pragmatisme et son instinct

 

Un proverbe mexicain relève avec humour : "Pauvres de nous, qui sommes si loin de Dieu et si près des Etats-Unis."